07/03/2011

Soirée FIFDH ou l'horizontalité d'un tapis roulant d'aéroport

Aeroport_de_dubai_terminal_3_tapis_roulant.jpgBillet d'humeur, 7 mars 2011

Samedi soir à l’Alhambra se tenait l’une de soirées du Festival du Film et Forum International sur les Droits Humains: le FIFDH.

Thème de la soirée : l’Europe à la botte des populismes. Au programme : séance de projection d’un documentaire de l’agence Capa intitulé sans aucune forme d’orientation : ‘’Ascenseur pour les fachos’’. Véritable travail d’investigation traitant de la montée des partis, que dis-je des groupuscules et des mouvements d’extrême droite en Europe. Pas une trace pourtant des mouvements d’extrême gauche.

S’en est suivi un petit débat avec pour invités : l’indignation personnifiée par Stéphane Hessel, la force du droit de Viviane Reding, vice-présidente de la Commission européenne en charge de la justice, des droits fondamentaux et de la citoyenneté, le journalisme engagé de Marc Semo, responsable du service monde à Libération et enfin, la force de l’âge et de la raison, Ruth Dreiffuss, ex présidente de la Confédération.

Quelques constatations.

Le documentaire fut navrant! Un panorama horizontal des mouvements d’extrême droite, pas une seule explication des causes de leur émergence, on se serait cru au rayon charcuterie de la Migros. Un militant italien avoue avoir été enrôlé à l’âge de 13 ans; pourquoi comment ? On n’en sait rien. De la musique effrayante, gros plan sur des insignes nazis et sur des têtes de mort, une voix-off qui se gargarise d’avoir obtenu, en première mondiale, l’interview d’un des bras droits du maire de Rome, facho déguisé en homme politique.

Bref, un documentaire qui n’avait pour but que de confirmer l’idée de départ de ses auteurs : ''oulala, ça fait peur !''

Et pendant ce temps-là, dans la salle, transformée pour l’occasion en séance psychanalytique collective du bien-pensant : on a entendu des ‘’ouh !’’, des ‘’oh !’’ et des ‘ah !’’. L’orgasme avait été presque atteint lorsque les lumières se sont rallumées, le coït était proche.

Stéphane Hessel, a confessé que son ouvrage ne délivrait aucune solution quant aux attitudes à adopter face à la ''rampante'' progression de ces mouvements, Marc Semo n’a fait que donner la parole aux intervenants, dans un débat qui lui avait échappé, Viviane Reding a rappelé l’importance du droit, merci ! Quant à Ruth Dreiffuss, elle a peut-être sauvé de l’ennui, les quelques esprits critiques qui avait survécu à l’interminable documentaire.

23h30, l’open bar était ouvert, on pouvait y siroter quelques verres de blancs, de rouge et de jus de pomme. Quelques grandes figures politiques de gauche serraient des mains (Ueli Leuenberger!), sauf Sandrine Salerno, qui ne nous aura pas fait part, à ma connaissance, de sa présence, trop occupée à critiquer ces mâles en chaleur qui fricotent avec des poupées dans des bagnoles de luxe.

Au final, une soirée comme les autres pour des auditeurs déjà convaincus. Le triomphe de l’auto-satisfaction de ses propres idées. Une soirée où il n’y aura eu, ni tentative d’explication de l’émergence de ce qu’ils appellent le populisme, ni remise en question du discours politique des partis traditionnels.

Une soirée qu’on quitte de la même manière qu’on est arrivé, est une soirée gâchée.

A ‘’l’ascenseur pour les fachos’’, on aura malheureusement assisté à l’horizontalité d’un tapis roulant d’aéroport, la musique qui va avec, cela va de soit, en cadeau.

02/11/2010

Warum? Hier ist kein warum.

pic-2.jpgEditorial Radio Cité, 2 novembre 2010

Vendredi dernier on apprenait la mort de Georges Haldas. A 93 ans, il s’éteignait paisiblement au côté de sa compagne, chez lui, au Mont-sur-Lausanne. Une autre figure s’est éteinte également. Ruth Fayon, 82 ans. On l’apprenait d’une dépêche tombée dimanche soir, 20 : 39. L’un était écrivain, poète, penseur. L’une était déportée, pédagogue, et rescapée d’Auschwitz.

L’un rêvait d’un monde où les hommes seraient égaux. L’autre a vécu l’enfer de la différence. Georges Haldas était chrétien, Ruth Fayon était juive. Tous deux avaient en commun: la dignité, et la volonté de transmettre. Transmettre, à leur manière. Si l’un n’a pas cessé d’écrire, l’autre s’est tu pendant de nombreuses années.

Tous deux ont souhaité passer à « autre chose » disent-ils. Georges Haldas à autre chose que l’institution qu’est l’église catholique, Ruth Fayon à autre chose qu’est le nazisme.

Vous n’êtes pas sans savoir que l’actualité est un tyran, une maîtresse, ou une drogue, c’est selon. Il vous faut savoir aussi que nous préparons la veille, l’émission du lendemain. Or dimanche soir, tous les médias avaient déjà fait l’éloge du poète, or dimanche soir, tous les médias n’avaient pas connaissance de la disparition de celle qui avait réchappé au plus grand camp de concentration du troisième Reich. Conclusion. Lundi matin. Ni Georges Haldas, ni Ruth Fayon ne sont apparus sur nos ondes.

Vous aurez raison. C’est parfois aux médias d’avoir le courage de ne pas faire son jeu, l’actualité. De refuser l’asservissement et l’esclavagisme. Aux médias, d’être à contre-courant, et surtout à la radio d’illuminer les ténèbres d’une voix, de mots et de sens. Le journalisme, un si beau métier souvent relayé à une limace mono neuronale salivant devant un flux d’informations. Au journaliste d’arrêter le temps, de le prendre, parce qu’il n’est jamais autant bien utilisé que lorsqu’il est perdu.

Ruth Fayon a déclaré en 2005 qu’à son arrivée à Auschwitz, un officier leur avait hurlé que "la seule issue, ici, c'était la cheminée".

Georges Haldas disait, lui, que "les morts, quand vous les oubliez, vous les tuez une deuxième fois".

Et de conclure par cet extrait du récit autobiographique de Primo Lévy, « si c’est un homme » :

« Warum ? », dis-je dans mon allemand hésitant. « Hier ist kein warum » [ici, il n'y a pas de pourquoi].

On aurait voulu lui donner tort, hier matin.