29/11/2010

L'irritation

Lady.jpgBonjour. Si vous êtes étrangers, tapez 1, si vous êtes criminels, tapez 2, enfin si vous êtes étranger et criminel: nous nous occupons de vous. Nous allons bientôt procéder au décollage. Les hôtesses de l'air vous apporteront, dans quelques instants, un léger rafraîchissement.

Pour les autres bienvenue, à Genève. Genève, un monde en soi. Genève vous accueille à bras ouverts, entre 8h30 du matin et 19h00.

Je ne sais pas vous, mais moi, ces votations m’ont irrité. Aucune crème n’ayant réussi à calmer l’apparition de ces «petits boutons noirs» hier, c’est devant la télévision que j’ai essayé d’oublier ces démangeaisons épidermiques, ces éruptions cutanées, la violence des plaques tectoniques à fleur de peau.

L’irritation avait débuté il y a bien longtemps déjà. C’était un 24 juin 2009. Là, au bord du lac, l’air fleurait bon l’algue lémanique, mal assis sur une chaise mal conçue d’un glacier mal foutu, j’apprenais, non pas que le Falcon de la Confédération revenait le ventre vide de Tripoli, mais bien que ce même Falcon pourrait repartir de Berne le ventre plein: l’UDC avait déposé son initiative: ‘’Pour le renvoi des Étrangers Criminels’’.

Ni une ni deux et apprenant la nouvelle, je sursauta de ma chaise, poussant par inadvertance au passage, un vieil accordéoniste tzigane et un joueur de bonneteau dans la rade. Direction l’office fédéral de la Statistique. Soixante-trois francs plus tard (je ne voyage qu’en première classe), j’arrive donc à destination: espace de l’Europe numéro 10, Neuchâtel.

J’y apprends que 38 tueurs de poules, 295 brigands, 927 Robins des Bois, 2996 vendeurs de coussins au chanvre, 128 pervers et 2 sado-masochistes sont concernés par l’initiative UDC. Une année et demi plus tard, c’est fait SVP. La Suisse l’accepte à presque 53 %. Au total, 4200 vilains, et c’est sans compter ceux qui fraudent l’assurance sociale, peuvent désormais être renvoyés dans leurs pays. Enfin à quelques détails près.

Ce qui était irritant en 2009 est resté irritant en 2010.

La Gauche gémit de ne pas avoir les mêmes moyens financiers que les autres; sans pour autant faire son mea culpa quant à son cafouillage de début de campagne. Le centre-droit, lui, abuse du contrôle-c, contrôle-v en copiant, mais de manière honorable, le texte originel du parti agrarien. Sa force propositionnelle s’est rapprochée de zéro sur le domaine de la sécurité, il ne fait plus que réagir, au lieu d’agir ou de se taire.

Hier, aucun président de parti n’avouait avoir perdu. La faute à qui? Aux autres forcément.

Hier, l’irritation n’était pas due au fait de lire ou d’entendre les éternels aboiements au populisme, du dégoût des suisses à être suisse, ni de voir Eric Stauffer se dandiner derrière la caméra de la TSR en direct de l’hôtel-de-Ville. Ni même de l'UDC.

Non, l’irritation était ailleurs. Celle de voir Yvan Perrin, toujours sur la chaîne de télévision nationale, sagement assis dans son fauteuil, constatant avec quelle efficacité les autres partis étaient incapables de lui répondre. Incapables de répondre aux suisses.

Un combat sans adversaires, c'est ça la véritable irritation. Mais rassurez-vous, ce qui est irritant en 2010 sera aussi irritant en 2011.

25/10/2010

Jusqu'au bout de la nuit

Editorial Radio Cité Genève, 25 octobre 2010

 

Nuit.jpgJusqu’au bout de la nuit.

«Aux sans-papiers, j’ai toujours préféré ma jument».

Les propos étaient signés Céline Amaudruz, «Amaudruzze» diront ceux venus d'ailleurs. Céline Amaudruz est l'invité du grand entretien aujourd'hui, c'est accessoirement la nouvelle présidente de la section genevoise de l’UDC... ce que l'on appelle le parti agrarien.

Et comme on la comprend, Céline Amaudruz. Elle s’y connaît en terroir: la jeune trentenaire pratique l’équitation. Bon pas sûr que ce soit elle, qui nettoie les écuries. Elle aime le jass, bon pas sûr qu’elle n’y joue pas pour de l’argent, elle est gestionnaire de fortune à l’UBS, et enfin, elle n’est ni xénophobe ni raciste, puisque vous n’êtes pas sans savoir que sa jument, répondant au doux prénom d’Ulisca est d’origine hollandaise, peuple pourtant réputé pour ses mœurs débridées, ses fumeurs de joints, et autres mendiants toxicomanes salissants les belles rues tulipées d’Amsterdam.

La belle Céline est une battante, prête à aller jusqu'au bout de la nuit pour s’opposer à une adhésion européenne, jusqu’au bout de la nuit pour remettre de l’ordre dans sa section genevoise, et quitte même à interdire la Williamine aux réunions, enfin jusqu’au bout de la nuit pour faire adhérer père, mère, amis, connaissances, collègues, inconnus à son parti, et si les morts pouvaient voter, elle irait même les chercher dans l’au-delà.

Son parti, en français, c’est l’Union Démocratique du Centre, en allemand: le Schweizerische Volkspartei, le parti suisse du peuple. Erreur de traduction ou pas, le parti suisse se transforme en Union, le peuple se mue en Démocratie. C’est pas beau ça ?

Bref, je vous le disais, Céline Amaudruz, blanche colombe, n’est pas inquiétée par les crachats des vilains crapauds. Pourquoi ? Parce que ce que l’on dit d’elle est faux. La présidente aime le débat, est prête à discuter, figure de proue même de la démocratie.

Pour preuve, samedi matin, place du Molard, je reçois un prospectus du parti agrarien : organisation d’un débat à Genève entre Fulvio Pelli, président du PLR Suisse, et Christophe Blocher, ancien Conseiller Fédéral expulsé.

Intitulé du débat : Criminels étrangers, Point d’Interrogation, faut-il les expulser ou les intégrer ?

Ça y est, je ne manque pas de m’étouffer du dernier marron chaud ingurgité, je m’étrangle puis le recrache. Malheureusement, Eric Stauffer, traînant au hasard dans le quartier est victime du marron expulsé, il essuie sa veste, m’insulte, puis me menace. Et paf, un recours au Tribunal Administratif pour atteinte à personnalité politique. Mes excuses n’y auront rien fait.

J’en reviens à la lecture de l’intitulé : Criminels étrangers, Point d’Interrogation, faut-il les expulser ou les intégrer ?

Mmmh, devrions-nous intégrer les criminels étrangers ? Leur permettre de gagner leur vie honnêtement, les scolariser, ne pas les marginaliser, offrir des cours de français à Faruk et à Ismir, Maurice, lui pas besoin, il est déjà suisse, mais violeur d’enfants, nous lui paierons donc des vacances aux Philippines.

Je m’emporte, je m’emporte. Exceptionnellement, aujourd’hui, je ne terminerai pas ce discours. Ne connaissant pas les intérêts de la Suisse avec les Philippines, je ne me risquerai donc pas, à fâcher le Conseil d'État genevois. Et je rajouterai:

«A Mouammar Kadhafi et au Conseil d'État, j’ai toujours, moi aussi, préféré ma jument».

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06/10/2010

Il était une fois

The-Death.jpgÉditorial Radio Cité Genève, 6 octobre 2010

Il était une fois, un pauvre mouton au pelage bien sombre qui n’était pas bien accepté par ses amis moutons de couleur un peu plus clair. Pour les besoins de cette comptine pour enfants de chœur, nous prénommerons la bébête à poils, Faruk. Faruk prénom d’emprunt choisi bien évidemment au hasard… au pif même, dans l’annuaire.

Le mouton, se sentant rejeté, a décidé de mettre fin à ses jours, mais ne sait pas comment.

Bien que pas très riche, pas très bien fagoté, c’est vrai, la mode n’est pas encore arrivée chez lui dans son alpage, Faruk est quand même un chic-mouton. Il a même un peu étudié, il a la télévision chez lui, mais bon, il regarde Secret Story, il a même une radio, mais le malheureux écoute One FM, il a lu quelques livres, sa mère teant toutes les années à lui envoyer un bouquin « pour réussir mon fils » dit-elle à chaque nouvel an. Enfin nouvel an, eux disent Hégire.

Parmi les ouvrages qu’il a réussi à lire: le Prophète de Gibran, il n’a rien compris. Nous non plus d’ailleurs. Harry Potter, ça il a aimé. Les hommes viennent de Mars, les femmes de Vénus, il a détesté, mais sa mère espère toujours qu’il devienne un gentleman, un bon mari. Et enfin il a reçu une biographie de Socrate. Faruk aurait préféré Mahomet, mais bon, sa mère souhaite toujours qu’il s’intègre, alors il l’a lu.

O surprise, ô délectation, notre mouton y découvre la fin tragique du grand philosophe : la ciguë !!!!

Je vous le disais, Faruk est rejeté. Enfin, pas vraiment. Mais faudrait pas qu'il s’amuse à déranger. Faire trop de bruit, prendre une douche après minuit, cuisiner avec des odeurs qu’on aime pas, ou encore, oublier de se raser. Bref, notre mouton n’a plus l’appétit de vivre. Il décide alors, contre toute attente, de boire le précieux fluide : la ciguë.

Avant passer de vie à trépas, Faruk souffrira. Potion digne du moyen âge, le mouton mutera: corbeau, rats d’égouts, même Oussama Ben Laden; le mouton décédera. Et c’est la fin de cette histoire.

Alors je vous vois venir déjà. Oui les journalistes sont tous à gauche, nous sommes des victimes, on nous veut du mal, on essaie de nous faire taire, vous bafouez la démocratie. A croire que vous êtes tous devenus socialiste.

Non Messieurs. Parlez du fond, arrêtez le coup marketing, la provocation. Je sais bien, ce n’est pas ça qui va vous faire gagner une votation, malheureusement. Oui, il y a des problèmes. Et six fois oui, vous avez le droit, digne d’une démocratie, d’exprimer vos opinions. Oui, ne faites pas comme votre ex-conseillère fédérale, qui à la question "Que comptez-vous faire contre l'islamophobie rampante", m'avait répondu: "Quelle islamophobie?".

Mais de grâce, une fois essayez de les gagner, ces élections, comme des hommes. Pas comme des mauviettes.

 

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