15/03/2011

Alberto

ombre-des-tenebres.jpgÉditorial Radio Cité Genève, 15 mars 2011

Il s’appelle Alberto, il a 64 ans.

Il aurait pu être poète, révolutionnaire, fumeur de havanes ou ouvrier sur une chaîne de montage, il sera ingénieur.Son regard et ses rides en disent beaucoup plus que ses mots. C'est vrai, certains se moquent de lui, parce qu’il parle mal. Je crois, au contraire, que l’homme veut en dire beaucoup trop, que ce que sa bouche ne le lui permet. L’homme parle avec son ventre, c’est ce qui le distingue des autres.

Alberto était député au Grand Conseil jusqu’en 2009 où il y fût éjecté après 12 ans. ‘’Saleté de MCG’’ aurait-il pu expulsé, Alberto de toute façon s’en fout : la politique, il la fait partout. A la constituante également.

Avant hier, Alberto s’est classé à la cinquième place des candidats élus. 7'493 voix sont sortis de terre pour soutenir l’homme. Il n’y a pas que sa bouche qui soit terreuse, ses mains aussi. Des mains trapues, un corps râblé. Ce doit être un homme de réseau, de terrain. Ou un hasard de liste.

Son homonyme, l’écrivain aura eu le mérite de ne jamais publier de son vivant. Alberto, lui, aura eu le mérite de ne pas avoir occupé le devant de la scène. Candidat de l’ombre médiatique, on l’aura juste aperçu, ici et là, sur une affiche électorale. Même Google n’en veut pas.

Sans bus, sans vidéos, ni badges, ni supporters, Alberto est arrivé cinquième. Cinquième sans champagne ni miroirs ; sans cocktails ni blogs. Juste une écharpe rouge.Pas du rouge bordeaux, ni du rouge cardinal. Non, du rouge sang, de l’ocre rouge terre d’Espagne. Alberto vous fait la bise, là où Sandrine vous serre la main. Il déclare pouvoir passer ses nuits blanches à défendre ses convictions, alors que d’autres répondent qu’ils les gaspillent pour n’importe quoi.

Dimanche soir, aux alentours d’Uni Mail, ils étaient tous là, les candidats anonymes des communes dont tout le monde se fout éperdument mise à part ceux qui les habitent, qui les conquièrent, et quelques journalistes. Les angoisses se mélangeaient aux sourires, les amertumes aux cris de joie. Mines patibulaires improbables de candidats ‘’ni gauche ni droite’’ ; jupes serrées de jeunes candidates en quête d'approbation ; haleine de vin blanc pour certains, cigares pour d’autres.

Alberto, comme d’autres avaient reçu presque 8000 voix. Sans presque rien. De quoi rendre mon sourire laconique, en pensant à ceux qui en avaient reçu deux fois moins. En dépensant beaucoup plus.

Les commentaires sont fermés.