10/03/2011

Exit Music (For a Film)

elephant-man.jpgHier après-midi, Genève avait revêtu sa robe de printemps. On dit que la saison est féconde. C’est toujours pour mieux annoncer sa propre mort. Le tram était, comme à l’accoutumée, bondée de gens, de parcours silencieux, de tronches et de tranches de vie qui, pour certaines, resteront à jamais insonores. Surtout la sienne.

Assis, sagement sur ce qui ressemble à un vieux rideau de maison de retraite, ou de maison de correction à Fribourg, se trouvait un jeune homme, sur lequel aucune fée ni même une mère ne s’étaient penchées. On supputera pour les besoins du récit, que les seuls yeux ainsi courbés sur le nouveau-né appartenaient probablement à une espèce de type démoniaque : un troll, un gobelin, ou encore une goule.

Cheveux gras, moustache naissante et nez aquilin, l’adolescent avait échappé temporairement aux boutons d’acné. Nul doute qu’elle finira, elle aussi, par lui rendre la gravité un peu plus pesante. Elle l’était déjà assez. Pesante. Sa vie. A en croire cette aptitude à courber l’échine, à fuir les regards, à vouloir aspirer toute la lumière, pour qu’il ne reste que des ombres.

Le tram, lui aussi, finit par se vider, goutte après goutte. Les murmures avaient alors remplacé cette infecte sensation auditive, confuse et monocorde d’une assemblée qui vocalement copule.

Les trams suscitent, sur l’imagination, les mêmes effets que les trains au départ.

Qui n’a jamais ressenti de l’excitation au voyage, à l’ailleurs, aux possibles et aux désirs ? Au désir de l’aventure, de la conquête, d’un but, d’une femme, de l’improbable. Sa satisfaction conduira inexorablement à la déception. Le retour est toujours déplaisant. En tous les cas, lui, avait l’air de revenir. Pis encore, tous les signes semblaient démontrer qu’il n’était jamais parti.

Il existe des rétines, qui ne sont destinées qu’à la brûlure, et au contraire, d’autres qui n’ont, pour dessein, que d’aspirer l’obscurité. Un peu comme les accouchements : le diaphragme a toujours le dernier mot. On aurait pu dire de sa mère, qu’elle avait contracté tous ses muscles pour qu’il n’arrive jamais. Il avait finalement réussi une chose et une seule : celle de naître.

Alors que les dernières gouttes descendaient du tram, je me suis pris d’affection pour cette chose répugnante, cette incarnation charnelle de l’obliquité. Celui dont les filles disent de lui en ricanant, qu’il n’est bon à rien, celui en qui personne ne croit.

J’en avais rencontré un, il y a une dizaine d’année au collège. Alors boutonneux et bègue, il nous fallait des heures pour conclure un sujet. Je regrette amèrement aujourd’hui, de ne pas avoir, moi aussi alors à l'époque, ouvert un peu plus ce diaphragme.

Commentaires

Très beau texte. Merci!

Écrit par : NIN.À.MAH | 10/03/2011

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