17/02/2011

126 levers de soleil

942144samson_blinded.jpgBillet d'humeur, Radio Cité Genève, 17 février 2011

Il est 07h57. Je suis derrière un micro, et je n’ai aucune idée de l’endroit où vous êtes. En réalité, je n’ai aucune idée de qui vous êtes. Je n’ai aucune idée de votre âge, si vous êtes doté d’un physique gracieux, ou paré d’une sorte de bouée adipeuse que vous dissimulez par le port d’un vêtement ample. Je ne sais pas non plus si vous êtes encore dans un lit, si votre visage s’illumine à la lueur d’une allumette, ou enfin si vous grillez votre dernière cigarette sur un rebord de fenêtre décoré par un pigeon à rendre jaloux Jackson Pollock.

L’un de mes collègues qui se distingue par son cynisme, me rappelle au moins une fois par mois, que tout cela ne sert à rien. Il me dit que les gens ont la mémoire courte, qu’un fait divers remplace un viol, qu’on trouvera bien une femme dont les implants ont explosé ou un manchot joueur de poker pour remplacer la disparition d’une joggeuse, ou de jumelles… ‘’Plus vendeur’’ rajoute-t-il avec ce sourire qui me donne envie de lui donner une claque. Au final, on finira par rire. C’est vrai, on vient d’apprendre que Baxter le molosse ne sera pas condamné. C’est plus commode.

On arrive bientôt à 7h58. Les sondages, réputés pour leur fiabilité, nous disent que vous avez de moins en moins de temps à accorder à l’information, que votre durée d’attention se rapproche délicieusement du temps nécessaire pour faire l’amour: c’est vrai 7 minutes devrait faire l’affaire.

En fait, je me dis parfois que les sondages sont surtout rassurants pour ceux qui vendent de la publicité. De mémoire, il me semble que la corrélation entre la qualité et l’audience n’a jamais été réellement démontrée. Tiens, ça me fait penser à un élu UDC qui, dernièrement, m’a expulsé au visage: le peuple a toujours le dernier mot. Il avait raison, aurait-il dû préciser que même le peuple pouvait se tromper. Un peu comme une immense radio qui fait beaucoup d’audience : on devrait dire d’elle que ‘’c’est une radio qui fait beaucoup d’audience’’ plus que de conclure que ‘’si l’audience est au rendez-vous, c’est qu’elle doit être bonne’’. Et pour vous prouver ma bonne foi, l’argument est réversible: une radio qui ne fait aucune audience, n’est peut-être, au final, qu’une radio tout simplement mauvaise.

Bref, là n’est pas la question. Il est bientôt 07h59, vous êtes coincés sur le pont du Mont-Blanc ou à Adrien-Lachenal, pas de parcs de jeux à proximité pour vous permettre de vous ressourcer. De toute façon, les policiers, qui ont fait du grattage de terre leurs priorités, ou des élus angoissés à l’idée de perdre une élection, sont déjà passés avant vous. Il vous faudra donc tirer un trait sur les boulettes.

Reste que je ne sais toujours pas qui vous êtes, sauf cet auditeur qui continue dans une logique implacable à me reprocher mon patronyme. J’avais pensé tout d’abord à un président de parti politique, accessoirement employé dans une grande société de vente d’abonnements téléphoniques pour le compte de Sunrise, puisque c’est lui qui m’a fourni mon téléphone portable : abonnement illimité 25 francs par mois. Il m’a juré que ce n’était pas lui, je l’ai cru sur parole.

Voilà, on effleure désormais les 08h00. Toujours aucun indice sur votre profil.

Ni si votre café est Nespresso compatible ou si vous avez le bon goût de faire appel à la cafetière italienne. Nulle preuve d’un dépareillement de vos sous-vêtements, si votre mal de ventre est dû à une ingurgitation massive de Williamine hier soir, ou à cette maudite horloge biologique. Aucunes idées quant à vos orientations politiques ou la date à laquelle vous avez pleuré pour la dernière fois. Pas de preuves si vous êtes encore en retard à votre travail, ni de symptômes quant à l’excuse que vous allez invoquer.

Il est 08h00. Vous allez bientôt pouvoir assister au dernier flash d’information de Stéphanie Géroudet-Règes. C’est une collègue et je ne sais rien d’elle.

Affligeant quand on pense que nous avons partagé 126 levers de soleil. Vous voyez, c’est tellement pratique de ne rien savoir.

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