03/02/2011

C'était hier après-midi

pic-1.jpgBillet d’humeur, Radio Cité Genève, 3 février 2011

C’était hier après-midi. Enfin un rayon de soleil sur la peau. Infime moment de plénitude légèrement perturbé par le son strident des sirènes, c’était une autre mélopée que l’on attendait. Il était 13h27, l’administration n’ouvrait ses portes qu’à 14.

Sachez-le, les services administratifs de l’Etat vous accueillent toujours 30 minutes après l’heure qui vous semblait être la bonne. Comme si les grains de sable s’amourachent toujours des pignons de remontoir ; de quoi, pour un instant, arrêter le temps.

La salle d’attente était bondée. D’hommes et de femmes pour qui le Temps était paradoxalement vital et futile. On appelle cela ‘’une caisse cantonale de compensation’’. En clair : le chômage. Ces hommes et ces femmes, de toute origine, de tout âge, viennent y déposer des ‘’justificatifs’’. Des justificatifs ?!?!? Jamais la langue française n’aurait autant été si mal utilisée. Justifier de quoi au juste ? D’avoir perdu son travail ? Probablement.

C’est vrai, il faut exiger d’eux de la bonne volonté, comme si c’était le seul sentiment acceptable que l’on tolérait. Il faut exiger d’eux des preuves, comme s’ils étaient coupables.

Le tableau est loin d’être sombre. Un africain fait rire l’assemblée : on devine à sa sonnerie que l’homme prend des cours de salsa. Une petite vieille, et je le dis avec tellement d’affection, me demande si c’est la première fois que je viens ici. Je lui réponds que je viens pour une toute autre chose. Elle rétorque : ‘’mon petit, de toute façon, on s’y habitue’’. Je crois deviner dans ce quasi soliloque qu’elle essaie de se rassurer. Et au passage, de me donner tort : il y a beaucoup plus d’espoir et de dérision que de bonne volonté dans cette salle d’attente.

Je repense à ceux qui ne sont pas nés avec le chômage. Ceux pour qui, l’entreprise était fidèle, pour qui les efforts étaient récompensés. Je ne blâme personne, même si c’est avec nostalgie que je me dis que ces hommes et ces femmes étaient investis d’une sorte de naïveté, celle de croire que les autres étaient reconnaissants. Il y en a, je connais même des patrons de petites PME qui ne dorment plus la nuit, en se demandant comment ils vont régler le salaire de leur employé. En passant, il s’appelait Maurizio, il n’aura pas fini au chômage, mais chuté d’un échafaudage.

Le grain de sable, lui non plus, n’est pas fidèle. La gravité l’aura aussi fait chuter, délivrant au passage la montrer de sa torpeur. Il est désormais 13h59.

Les visages se crispent, certains détournent la tête pour ne pas être reconnus, d’autres transpirent la culpabilité, de mémoire, on aura jamais autant pu observé de si grosses gouttes de sueur. Enfin la honte qu’éprouvent certains nous donne des envies d’hurlement. Le courage n’étant pas notre fort, on se contentera de regards affectueux.

A vous, a eux, à toi l’africain qui prend des cours de salsa, à toi grand-mère et ta peau qui me dit que tu en as vu d’autres, à toi aussi, qui t’es battu pour faire du travail de qualité (tu me disais que les chinois travaillaient comme des cochons, mais qu’ils étaient plus rapides), aux autres que je ne connais pas : conservez ce que vous pouvez. Dignité, humour, honneur, fierté.

Ne vous laissez juste pas décourager par un employé exécrable qui vous prend de haut. Il doit aussi avoir ses propres démons. Regardez plutôt votre montre, il est 14h23, et encore de tonnes de choses à faire.

Commentaires

Bon commentaire. Sympa à écouter à la radio. La chute, hélas, me paraissait plus utopiste "on air".

Écrit par : Arnaud Cerutti | 03/02/2011

Elle est pourtant pleine d'espoir.

Cruelle discrépance entre la voix et l'écrit!

Bien amicalement, Olivier Francey

Écrit par : Olivier Francey | 04/02/2011

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