03/01/2011

L'émotion ment. Et s'assume.

Liban Sud.jpgL’article est daté du 14 décembre dernier : ‘’Kibboutzim à portée de guerre’’. C’est le ‘’Grand Angle’’ du magazine Libération.

Reportage signé Delphine Matthieussent.

J’en parle parce que j’aime le Liban. Je le critique parce que je m’y suis rendu à des multiples reprises, ‘’sud-Liban’’ compris. Je commente parce que j’aime le journalisme.

L’article commence par une question ou presque : ‘’comment vit-on dans les villages du nord d’Israël, à quelques kilomètres du Hezbollah, surarmé et menaçant ? En alerte permanente. ’’

Première constatation : on ne vit pas à quelques kilomètres du ‘’sud Liban’’, ni à Qana, ni même à la frontière israélo libanaise. Pour la journaliste, on vit ‘’à côté du Hezbollah’’. Certes le Hezbollah contrôle la majeure partie de cette région, le parti de Hassan Nasrallah demeure pourtant présent dans le reste du pays, du sud de Beyrouth au nord du pays. Un peu comme si un socialiste schaffhousois prétendait habiter à côté de l’UDC.

Deuxième constatation : ‘’le Hezbollah est surarmé’’. Corollaire : est-ce bien à la journaliste d’affirmer que le Hezbollah est surarmé ? Sur quelles bases ? Quels chiffres ? Quel point de vue ?

Troisième constatation : ‘’le Hezbollah est menaçant’’. Là encore, les mêmes questions peuvent être soulevées.

Quatrième constatation : l’héroïne du récit se prénomme Ada Sereni, ‘’80 ans’’, ancienne combattante de la Haganah, ‘’l’une des forces armées de la guerre d’indépendance en 1948’’. Avec elle, est né le kibboutz Yiron en 1949. Eusse été préférable de rappeler peut-être que le village de Saliha, sur lequel le kibboutz a été construit, a été détruit par la même Haganah, et qu’entre 70 et 80 de ses habitants (selon les versions) furent massacrés, selon l’historien israélien Benny Morris.

Enfin cinquième constatation : certes la journaliste cite ses sources, mais des sources toutes israéliennes : une ancienne député israélienne, un chef d’état-major israélien, un secrétaire d’un kibboutz, l’armée israélienne, le ministre du renseignement israélien, etc.

Loin de moi l’idée de prendre ici parti. Je ne suis ni historien, ni pro palestinien ou pro israélien.

On peut facilement deviner l’émotion suscitée chez la journaliste par ces témoignages, par ces voix récoltées ‘’ à même le sol’’. On imagine avec facilité cette sensation étrange que d’être physiquement sur cette ‘’historique’’ frontière israélo-libanaise. Je me rappelle avoir interviewé, de l'autre côté de cette frontière, une petite fille blessée par une mine israélienne dans le village de Qana. Je me rappelle lui avoir demandé d’ôter son pantalon pour filmer sa prothèse. Je me souviens avoir entendu cette femme me raconter comment sa famille avait été décimée par les bombardements israéliens.

Le travail du journaliste, c’est la mise en perspective. Celui du bon journaliste, c’est sûrement l’émotion au service de la compréhension, de ‘’l’intelligible’’. L’émotion au service de l’émotion, c’est un peu comme être amoureux. C’est beau mais trompeur. Et s’il faut se tromper, ayons la franchise de le dire : je me trompe, j'en suis conscient et je vous le dis.

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